Voilà une question qui au jeu de « si on te le demande tu diras que tu ne sais pas » risque d’en faire gagner plus d’un.
En fait, si on me demande, comme beaucoup de gens, je dirais que je n’en sais rien ; parce que personne ne semble bien savoir ce qui s’y passe, sorti des données factuelles. Les tenants et aboutissants sont en apparence difficiles à saisir. Mais je pense que la complexité supposée de la situation, qui justifierait notre passivité, n’est qu’un prétexte. Cette ignorance partielle, y compris celle des autorités et le silence des voix qui furent si catégoriques lors des événements lybiens, a déjà de quoi nous alerter. Pourquoi ce silence et pourquoi ces nuances dans l’analyse, contrastant avec l’urgence tragique d’une situation qui semble elle appeler un règlement aussi prompt et martial que pour la Lybie ? J’entends dire ici et là que le danger salafiste n’est pas loin, et que le régime de Bachar el Assad à le mérite d’être pluraliste ; mais je ne sache pas que ces légitimes considérations aient autant pesé dans le soutien aux révolutions égyptienne et lybienne. Là aussi pourtant, les risques existaient de récupération islamiste ou de représailles à l’endroit de minorités religieuses.
Des protestations s’élèvent ça et là, émanant d’instances diverses, émanant aussi des sociétés civiles effarées ; mais on dirait que la surenchère verbale ne fait que souligner l’incapacité à agir. Des demandes, des réclamations, mais fort peu de décisions et beaucoup de tergiversations. Sur ces dernières, lire la synthèse proposée par Rue 89.
Je suis de plus frappé par les réticences à parler de guerre civile à propos d’une situation qui cependant met bien aux prises deux parties d’un peuple. Je lisais même que des observateurs s’inquiétaient du « risque de guerre civile », comme si une sanglante répression n’était pas en elle- même inquiétante. Serait- ce qu’on peut difficilement parler de guerre quand la force est, essentiellement, dans un seul camp (« Nous avons le peuple, ils ont l’armée », scandaient hier les manifestants de la province d’ Idleb)?
Précisons que ces hésitations, qui ressemblent fort à des atermoiements, ont au moins un mérite : favoriser une approche politique du problème, avec mise en marche des instances de l’ONU (Même s’il y entre beaucoup de manœuvres dilatoires, c’est du moins ce que soutient Francis Balanche interrogé sur France 24 et cité dans l’article ci- dessus.). Mais elles ont aussi des causes qu’on peut essayer d’énumérer.
Premier élément. Ce qui se passe là- bas serait plus complexe, plus entortillé qu’en Lybie ; du moins, c’est ce qui est souligné par les différents médias ; alors même que la Lybie mettait apparemment aux prises des méchants et des gentils bien identifiables, on a un peu peiné jusqu’ici à pointer du doigt un dictateur atroce (Bachar El Assad) et des victimes méritant notre soutien (le peuple syrien). Je suis frappé par l’écart de traitement entre les deux situations : tout poussait à l’intervention en Lybie, et rien ne retenait la plume vengeresse d' éditorialistes prompts à vitupérer Kadhafi et son clan, alors qu’ici, tout se passe comme si on se méfiait déjà des rebelles. Comme si en face l’allure calme et impavide du dictateur el Assad lui conférait une sorte de crédibilité, là où celle du despote psychotique Kadhafi suscitait le rire et la haine.
Deuxième élément frappant : le caractère affreusement spectaculaire de cette révolte et de sa répression qui se déroulent sous l’œil d’observateurs impuissants .
Troisième élément : ces observateurs, c’est nous, habitués que nous sommes à être les témoins passifs de l 'Histoire en marche -nous qui ne bougeons plus depuis des décennies et qui avons laissé se faire les guerres balkaniques. Mais c’est aussi ce qu’il est convenu d’appeler la « communauté internationale », visiblement partagée entre des intérêts divers, et non des moindres : ceux qui animent la Russie et la Chine, soutiens avoués d’El- Assad, l’Europe, les Etats- Unis. Et bien sûr les voisins immédiats, à commencer par la Turquie et Israël.
Je frémis en écrivant le nom de cet Etat, dont la seule mention a le don de déclencher un raidissement épidermique et pileux chez la plupart des lecteurs acquis ou hostiles à sa cause. Aussi m’expliqué- je (et ce sera le quatrième point): le lecteur aura eu vent des menaces de guerre brandies ces derniers jours par Israël et l’Iran. Il est assez net que ce dernier pays n’a rien à gagner à la chute du président syrien, dont le maintien a été un enjeu politique majeur pour les Gardiens de la Révolution. On peut donc penser que l’Iran va chercher à compenser et à placer directement ses pions dans la région, sinon par l’agression directe, du moins par sa capacité à diffuser l’arme nucléaire auprès de pays voisins. De sorte qu’intervenir dans la situation syrienne, c’est aussi intervenir dans la politique iranienne, ce que les uns et les autres, malgré leurs protestations et leurs moulinets verbaux, n’ont garde de faire. Les Etats- Unis en particulier, on les comprend, n’ont ni l’envie ni les moyens d’ouvrir un nouveau champ de bataille dans la région. Israël par contre, tout à sa hantise obsidionale, voit depuis longtemps dans l’Iran un danger majeur. Du moins ses dirigeants affectent- ils de le voir ainsi, écartant néanmoins toute possibilité d’accord avec les autres pays du Moyen- Orient - accord qui contribuerait à isoler les gouvernants iraniens, et à les affaiblir aussi à l’intérieur du pays. Ils préfèrent une guerre frontale qui serait en fait le meilleur service rendu à un Ahmadinejab fragilisé.
Reste qu’il est urgent d’intervenir, et encore une fois politiquement, en Syrie. Le droit d’ingérence ne se divise pas, pas plus que l’honneur des peuples. L’exemple de Srebrenica aurait dû, devrait, nous servir de leçon.
On aimerait pouvoir faire confiance en nos gouvernants, les accréditer de la fameuse "connaissance préalable" théorisée par je ne sais plus quel philosophe chinois il y a je ne sais plus combien de siècles, laquelle nous serait par fonction inaccessible. Cette confiance nous permettrait de leur déléguer la prise de grandes décisions avec notre "accord préalable", par cette confiance en leur honnêteté et leur sagesse.
RépondreSupprimer> Seulement voilà..., ici pourrait suivre une très longue énumération des raisons qui nous l'ont fait depuis longtemps leur retirer (voir par exemple l'article aussi sur Rue89: http://www.rue89.com/rue89-presidentielle/2012/02/15/600-raisons-de-ne-pas-voter-sarkozy-229419 ).
> Quand bien même, notre devoir d'interrogation et de recherche sérieuse d'informations resteraient présent. S'y ajoute donc celui d'interpellation sans cesse, qui ne peut agir que massif. "Si ce n'est pas malheureux", dirait feu mon grand-père.
> Merci à toi d'y contribuer par-delà tes utiles analyses.
J'aimerais pouvoir penser que je fais mon devoir en rédigeant ces petits textes; une partie de mon, de notre devoir sans doute, tout comme tu fais le tien en réagissant. Maintenant, jusqu'où va ce devoir? C'est le revers de notre liberté: nous sommes les seuls à pouvoir fixer les limites de cette exigence. Disons, et c'est peut- être plus satisfaisant pour l'esprit, que nous exerçons une partie de nos droits imprescriptibles (Pour combien de temps encore?). Pour ce qui est de notre situation d'électeur confiants/ défiants, on pourrait théoriser la notion d'électorat éclairé comme on a théorisé celle de monarchie éclairée au XVIII°? Le problème est là encore un problème d'étendue: même si nous ne sommes pas dupes, nous déposons avec le bulletin de vote une puissance très importante entre les mains de celui qui est élu.
RépondreSupprimer