vendredi 24 février 2012

Athènes et la nouvelle philosophie

Je reviens en Europe le temps de ce message; mais je dois d'abord rectifier l'analyse que je développais dans "De quoi la Syrie est- elle le nom" et répondre franchement: oui, nous savons de quoi elle est le nom. Elle nomme deux réalités: le torpillage du plan d'intervention suggéré par la Ligue arabe, et refusé par une Chine et une Russie qui tiennent à bout de bras le régime syrien, et son résultat, l'impuissance de l'ONU. Edith Bouvier, la journaliste française blessée à Homs, a demandé à ce que la Syrie soit appelée "trêve" pour quelques temps. Peut- être faudra-t-il lui associer bientôt le nom "Brigades Internationales".
Cette évocation des Brigades Internationales me conduit, tout comme le titre du précédent article, au sujet du jour. Je veux parler de Bernard- Henri Lévy.
Je dois d'abord faire un aveu: j'ai presque failli apprécier cet homme- là, dont il m'arrive de lire les éditoriaux dans Le Point (et c'est là un deuxième aveu, qui va peut- être m'aliéner par avance de futurs lecteurs!). J'ai notamment toujours apprécié chez lui sa théorie des guerres oubliées: il a toujours affirmé qu'il n'y avait pas de petits conflits oubliables si on défend une vision rigoureuse des droits de l'Homme. J'ajoute que les "petites guerres" sont souvent les matrices des "grands bouleversements": qu'on pense aux Guerres Balkaniques de 1912- 1913 - et qui sait ce qu'on dira un jour du conflit qui se poursuit discrètement dans le Haut -Karabagh?
Comme chacun sait, Bernard- Henri Lévy court sur les traces de Malraux, mais je n'ai jamais eu envie d'ironiser sur cette posture, parce que d'une part c'est facile, et parce que d'autre part elle l'aura poussé à réaliser le seul film contemporain du siège de Sarajevo qui le présente pour ce qu'il est : une agression fasciste. Ce film, c'est Bosna; et on pourra me dire que c'est un mauvais film, narcissique et pontifiant, reste qu'il a eu l'immense mérite d'appeler un chat un chat alors que tous se demandaient s'il fallait l'appeler tigre, souris ou Snark. Or je pense qu'il serait temps pour BHL de réaliser non pas un mais deux films: l'un s'appellerait "Syria", et l'autre "Hellas"- le nom grec de la Grèce. Je m'étonne en effet du silence de l'auteur, il y a peu encore intarissable à propos de la Lybie où il est directement intervenu, et je m'étonne encore plus des précautions qu'il emploie dans son dernier article, intitulé "Ce qui se joue, vraiment, à Athènes."
Or je suis dans l’obligation de dire que Bernard- Henri Lévy ne voit pas- se refuse à voir- ce qui se joue, réellement, à Athènes. Le voudrait- il qu’il ne pourrait sans doute pas parce que, comme beaucoup d’inconditionnels de l’Europe bruxelloise, il lui est impossible de remettre en question les dogmes qui y prévalent depuis la signature des accords de Maastricht. Il se refuse à examiner comme sérieuse l’hypothèse d’une sortie de l’euro et d’une dévaluation, au motif que ce serait « pire » -pire que quoi , on se le demande à voir la Grèce plonger dans la spirale de l’endettement, les salariés grecs ne plus recevoir leur salaire, les émeutes se multiplier et, plus que tout, un parlement national réduit à n'être  plus qu'une courroie de transmission. Que la tutelle imposée de facto à un état européen,  un état dont l’entrée dans la CEE en 1981 avait été voulue comme un acte politique parce que la Grèce, c’est un peu plus que la Grèce, c’est aussi un des fondements de l’histoire européenne, que cette mise sous tutelle donc ne fasse pas bondir un homme comme BHL pour lui faire écrire que « l’Europe meurt à Athènes » (comme il écrivait il y a 20 ans qu’elle « mourait à Sarajevo ») voilà ce que je ne m’explique pas. Tout comme je ne m’explique pas la modération de l’auteur quand il aborde le rôle de l’Allemagne et de la France dans cette affaire, pays dont il se contente de déplorer le « ton » et le « mépris ».
Car enfin, si on veut bien un instant poser les yeux sur la situation, qu’est- ce qui se joue à Athènes ? Voilà un pays dont les responsables ont commis un certain nombre d’erreurs graves et proféré un certain nombre de mensonges, mais à qui on a octroyé depuis les années soixante crédit sur crédit au nom du développement et de l’intégration européenne (objectif déjà mentionné en toutes lettres dans l’intro du Guide bleu de 1965). A qui on reproche aujourd’hui son endettement, alors qu’en chiffres nets celui- ci n’excède pas celui de l’Allemagne, du Japon où des Etats –Unis. Autrement dit à qui on reproche surtout, par- delà son endettement, de ne pas avoir les capacités potentielles de remboursement dont ces derniers pays peuvent se prévaloir. Or de plus en plus de voix s’accordent –jusqu’à celle de Christine Lagarde !- pour douter de la pertinence des « plans de sauvetage » mis en place, lesquels ne font qu’approfondir la crise dans laquelle le pays plonge peu à peu. Quand on est banquier, proposer à un ménage surendetté une nouvelle volée de crédits en sachant qu’ils ne seront jamais remboursés, c’est pour le moins agir avec légèreté, non ? C’est pourtant aussi ce qui se joue  à Athènes.
Faisons maintenant un sort à ce « ton de diktat et de mépris » employé par l’Allemagne et la France selon BHL. Je lui laisse la responsabilité du mot « diktat », dont les connotations dans ce contexte sont effectivement chargées : l’écrivain- philosophe connaît mieux que moi la densité de certains mots sous la plume. De fait, il devrait examiner ce vers quoi ce mot de « diktat » fait signe pour parler comme Heidegger : il fait signe en direction de toutes les dettes que la communauté internationale à choisi d’effacer en Europe au siècle dernier, j’entends par là les dettes allemandes. Il fait signe vers l'occupation de la Ruhr et de la Rhénanie à titre de représailles à la fin de la Grande Guerre, dénoncée comme un diktat par un Hitler à qui on permit tout par la suite; il fait signe vers la volonté forcenée de réconciliation avec l'Allemagne, au prix d'un effacement de l'ardoise, entre 1945 à 1989, réconciliation qui devait éviter à ce pays de replonger dans le marasme économique terreau du nazisme. Réconciliation au nom de laquelle on lui a permis  de redevenir une puissance économique qui dicte ses règles à un continent entier. Qu’un pays qui doit entre autres son redressement au plan Marshall (1948), qu'un pays qui n’a jamais remboursé ce qu’il devait à cette même Grèce que M. Schäuble traite effectivement avec la condescendance qu’on lui connaît, se permette aujourd’hui de nous prendre de haut et de considérer qu’il connaît seul la vérité sur le juste, le vrai, le bon pour la Grèce et l’Europe, est proprement un scandale. J’entends dire ça et là que la productivité des Grecs leur interdit de protester et de se comparer à l’Allemagne. Outre que cela pose un problème de fond (Si on n’atteint pas une certaine productivité économique, on est donc politiquement nul et on n’a pas voix au chapitre ?), j’ai surtout envie de souligner que la productivité grecque est aujourd’hui ce que serait peut- être la productivité allemande si on avait dû faire payer au pays de Mme Merkel toutes ses dettes de guerre. Or on nous rebat les oreilles avec ce que l’Allemagne a fait pour la construction européenne ; oui, il n’est que de porter nos regards sur l’histoire du 20 ° siècle pour voir ce que l’Allemagne à fait pour l’Europe : en 70 ans, trois guerres dont deux mondiales, la dernière ayant été le conflit le plus meurtrier de l’Histoire, sans même parler de l’anéantissement des Juifs d’Europe centrale et avec eux d’un millénaire de culture européenne. Il serait bon enfin que l’Allemagne n’oublie pas quelle dette symbolique elle a comme tous les autres pays d’Europe vis-à-vis de la Grèce, qui lui a donné entre autres la philosophie.
C’est délibérément que je parle ici au passé. On aura beau jeu de me retourner que le problème est celui de la dette actuelle, quantifiable et chiffrable, d’un pays. Il est clair que l’Europe actuelle, crispée et incapable d’envisager une alternative à ce qui s’est mis en place dans les années 90, cette Europe- là a été faite par des hommes du passé ; des hommes dont les références étaient la peur du communisme et la peur de la guerre. Non pas des guerres à venir, mais des guerres de jadis.  Cette Europe strictement monétaire a été voulue par des gens pour qui, sincères ou non, la monnaie unique était le moyen par excellence d’éviter le retour des dictatures et le retour des guerres. Des gens que traumatisait le souvenir des tranchées de Verdun et de la guerre d’Espagne, et pour d’autres celui du Rideau de Fer. Des gens comme Bernard – Henri Lévy. 
C'est à eux que s'applique la phrase de Kundera: "les hommes, même quand ils croient se battre pour l'avenir, ne se battent en réalité que pour le passé."

Voilà aussi ce que révèle Athènes aujourd’hui : la nouvelle philosophie et la critique du marxisme n’étaient que l'expression d'une volonté de revanche. La volonté de revanche qui a poussé le Nouveau Philosophe dans les bras du vainqueur, par l'acquiescement au nouvel ordre mondial et au nouvel ordre européen. Or il se trouve que ce nouvel ordre a déjà vieilli ; il  présente désormais son vrai visage : celui d'un chaos faussement organisé. 
Ainsi la monnaie unique, conçue à l'origine comme la garante de la paix sur le Vieux Continent, apparaît non plus comme un outil de construction politique, mais comme un instrument de plus entre les mains des marchés; et c’est aussi un facteur de délitement symbolique, politique et social. Il faut être aveugle pour ne pas voir qu’à travers les tensions entre Athènes, Berlin et Paris, ce sont tous ces vieux antagonismes dont l’Europe et sa monnaie avaient pour mission de nous débarrasser qui sont réactivés. Avec en prime la mort de la démocratie sur les lieux mêmes de sa naissance : un Parlement aux ordres et un peuple exsangue traité en Gavroche capricieux à qui on prêche le sacrifice alors qu’il crève déjà de faim.
C’est cela, Bernard- Henri Lévy, qui se joue vraiment à Athènes.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire